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Reggae Rap DJ
- C'est le premier livre consacrZ au mouvement ragga.
- Il est largement illustrZ de photos inZdites, dessins, documents rares, pochettes de disques...
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Hiver 1995 à Kingston.
Il fait trente degrés à l'ombre en pleine nuit. Le dancehall
bat son plein comme tous les soirs. On est à la grande époque
du ragga : Buju Banton le rude boy a viré rasta, les bourgeois
flippent en voyant Bounty Killa à la télé, Beenie
Man fait grimper les gamines aux rideaux, et Capleton fout le feu partout.
Le dancehall fait la loi. En patwa : Dancehall run t'ings, qu'ils disent.
Stone Love passe ce soir à la House of Leo. Rory en personne
sélectionne les disques. Stone Love, c'est le meilleur sound
system du pays, au moins tout le monde est d'accord là-dessus.
Le selecter Rory est réputé avoir la plus belle collection
de dub plates de Jamaïque, imagine un peu. Il joue souvent à
Kingston, mais voilà, il y a les good nights et les dead
nights désertes, et il faut savoir où l'on met les
pieds. Ce soir d'après l'Anglaise Ari Up c'est une good night.
L'ancienne chanteuse des Slits, un des premiers groupes britanniques
à avoir été influencé par le reggae à
la fin des années 70, vit là depuis quelques années
parce qu'elle a fait un môme avec Blacks, son copain danseur.
Le beau Blacks a inventé la danse butterfly, qui fait
fureur depuis deux ans dans tout le pays, et depuis qu'il est passé
à la télé un soir dans un concours de danse, tout
le monde essaie de l'imiter. Pas facile, le butterfly. Et Blacks
a trop fait de jaloux. Un type l'a assassiné à coups de
pistolet automatique. On ne sait pas trop pourquoi au juste. Peut-être
une histoire de racket sordide dans le ghetto, allez savoir. Tout le
monde dit que c'est la jalousie. Depuis, Ari Up élève
son gamin dans sa maison, qu'elle partage avec des Jamaïcaines.
Il lui arrive encore de faire des défilés pour la haute
couture dancehall locale, Ouch ! Et la nuit, elle sort danser. Presque
toutes les nuits. Peut-être pour oublier. Et c'est comme ça
que dans la noirceur locale, une Blanche, une vraie blonde est devenue
l'une des reines des nuits de Kingston. Ari connaît tous les DJ,
elle danse le whinie whinie (super sex, super difficile) comme
une vraie yardie, et tchatche le patwa comme une bad girl de downtown.
Elle a même attrapé l'accent du coin, ça fait si
longtemps qu'elle a quitté Londres. Beaucoup de Jamaïcains
l'appellent Babi Dolli. D'autres préfèrent le nom de Medusa,
à cause de ses super longues dreadocks blondes. Babi Dolli sait
repérer les good nights. Elle ne se trompe jamais.
Un taxi en ruine nous largue en zone inconnue devant la House of Leo
avant le crépuscule. Aux tropiques, la nuit tombe invariablement
vers sept-huit heures. Et quand on dit qu'elle tombe, elle tombe vraiment,
vlan. En vingt minutes on passe du cagnard au noir total. Les deux pointes
du croissant de lune se dirigent vers le haut, astrophysique oblige,
comme une gondole jaune brillant sur fond d'étoiles. Des astres
qu'on a jamais vus en France, vu notre position. La nuit, personne ne
se promène dans les rues de Kingston, à part vraiment
au centre, vers le grand arrêt d'autobus central d'Halfway Tree,
et encore. Trop dangereux. On raconte que dans les ghettos même
tes propres frères ne te reconnaissent pas dans le noir.
Des dizaines de marchands ambulants sont agglutinés à
la lueur orangée d'un réverbère, devant l'enceinte
de la House of Leo. On est dans un relativement bon quartier, puisqu'il
y a un réverbère. La puissante musique entre par la fenêtre
du tacot avant notre arrivée. C'est de la ballade. Easy listening.
Tempo très lent. À cette heure-ci, en début de
soirée, quand le soleil va enfin se faire voir ailleurs, on sèche.
Chill out time. Donc pour sécher, on reste calme. Activement
calme (et calmement actif). Le ragga, ce sera pour bien plus tard. L'heure
est à la soul (prononcer saule, pas sahole, on n'est pas sur
RTL, que diable), de la soul cool.
De toute façon, à l'extérieur de l'enceinte la
musique est couverte par le sifflement de fin du monde du marchand de
cacahuètes grillées. On entend son infernal réacteur
de Boeing à des kilomètres. Personne ne semble y prêter
attention dans le souk qui entoure l'entrée, mais on ne peut
pas se parler sans hurler. Le peanut vendor n'a pas l'air gêné
d'assourdir toutes les Caraïbes avec son fardier de malheur. Il
trimballe une sorte de caddie post-atomique modifié, balafré
de soudures à l'arc, de traces noires, ça ressemble à
un gazogène coiffé d'une maousse chaudière sous
pression, comme une cocotte-minute géante, brûlante, qui
laisse sortir sa gerbe de vapeur par une soupape équipée
d'un sifflet suraigu. La vapeur sort furieusement, tout en haut d'un
tuyau dirigé vers les étoiles, une espèce de cheminée
au son strident. Elle est placée là-haut pour ne pas ébouillanter
ses coreligionnaires, et sans doute pour qu'il ne devienne pas sourd
et fou dès le premier jour. Je ne l'ai d'ailleurs jamais vu vendre
une seule cacahuète. Mais l'infernal peanut vendor est en permanence
à la sortie de la House of Leo, good night ou bad night, tout
pareil.
Les higglers (qu'on appelle les lolos en Martinique) poussent chacun
leur petit chariot de marchand ambulant. Ils l'ont bricolé eux-mêmes
avec des bouts de bois de récup : le cadre et les essieux sont
en barre de fer soudée chez le mécano, et les mini roues
de bois ont des bandes de pneu clouées en guise de pneus. Comme
ça dans la fournaise générale on peut acheter des
boissons conservées au tiède dans des glacières.
Au fond desquelles se morfond un restant de bout de glace. On y dégotte
toujours la même chose : bière nationale Red Stripe, Heineken
à peu près froide (c'est ce qu'il y a de plus cher, et
c'est imbuvable chaud, donc la bouteille a une place près de
la glace), Guinness tiédasse, Coca-Cola, Irish Moss, et un soda
archi-sucré, le Ting, le Fanta local… Et aaargh…
pas de Perrier ! Jamais d'eau ! Que du prétendu " jus "
saturé de sucre et de colorant. Vaut mieux pas avoir trop soif.
Tu peux aussi acheter des chips du coin, des cigarettes à l'unité,
du Rizla, des petits pains sous vide, du cheddar local sous plastique,
quelques fruits exotiques, parfois de fines tranches d'ananas épluché,
vendues en sachet plastique, des patates, des briquets, etc.
Chaque commerçant a décoré sa petite boutique à
roulettes en y représentant de son mieux le contenu. Les Jamaïcains
barbouillent tout ce qui se voit : les murs, les étalages, les
boutiques, avec des dessins chiadés hauts en couleurs et en fautes
d'orthographe.
Un lolo au look ultra pauvre, en guenilles, pieds nus, barbu, crade,
est perché sur une charrette à bras super usée
avec son gamin. Il vend des cannes à sucre entières et
attend un improbable client. Les acheteurs sont rares : les gens préfèrent
tout ce qui est en boîte, qui fait riche, qui fait plastoc, qui
fait américain. La bouffe bio n'est pas du tout à la mode.
Il faut absolument de l'emballage, du papier argent, scellé au
film transparent, etc. De la marque. Un jour j'ai invité une
fille à dîner, et je lui ai laissé le choix du restaurant
parmi tous les restaurants de Kingston. Elle a choisi le Kentucky Fried
Chicken parce qu'il y a la télé et qu'elle aime le ketchup…
Le paysan taille un peu les cannes à sucre de son bienfaiteur,
tchic, tchac, en deux coups de machette experts, re-tchac, il t'épluche
un bout et tu suces le jus brun archi sucré directement sur la
plante. Après tu mâchouilles un coup ce qui dépasse,
et quand t'as craché toutes les fibres tu reviens le voir et
tchac ! Il te raccourcit la canne, bien propre, jusque comme il faut.
Dans le même genre, tu peux acheter une succulente jelly. La jelly
c'est la coco, et la noix de coco fraîche ça contient de
la gelée, pas la chair blanche toute dure que t'achètes
chez Ed et qui se coince entre les dents. La coco est un énorme
fruit ovale, vert clair, très lourd, plus gros qu'un ballon de
rugby. Sa chair est fibreuse, immangeable, mais au cœur du coco
il y a la précieuse petite noix un peu molle, pas encore mûre.
L'artiste saisit la lourde jelly dans sa glacière de camping,
la prend d'une seule main, la cale en équilibre au bout de son
bras et tchak ! il expulse un premier gros copeau. Pile au ras de la
noix, qu'il n'a qu'effleurée, et qu'on devine dans l'échancrure.
Puis il fait pivoter la coco, hop, d'un coup de poignet et tchaka !
tchak ! en trois autres coups de cuiller à pot c'est prêt
à servir. Le tireur d'élite a taillé une impeccable
petite pyramide de fibres jaunâtres au sommet du fruit. Du premier
coup, il a fait sauter un capuchon de noix d'un demi centimètre
carré à la pointe de la pyramide. Seule une mince couche
de chair sépare dorénavant le bon lait frais de l'air
libre. Tu la transperces avec une paille, pluk, et voilà un rafraîchissement
de première qu'on ne trouve nulle part ailleurs, même au
bar du Ritz. Et quand t'as tout fini, burp, hamdoullah, tu reviens et
le vendeur te coupe la noix en deux d'un seul coup de coutelas, schlack
! Tu dégustes alors la chair, le nan nan disent les Antillais,
avec une cuiller naturelle : un copeau de coco. Miam. Fin de l'entrée
en matière culinaire. Le peanut vendor nous casse les oreilles.
On rentre.
Pour une somme modique (le prix d'un paquet de blondes américaines),
une fille te tamponne le poignet (encre blanche fluo qui se voit la
nuit sur la peau la plus sombre !) et tu entres. Le sol est en ciment,
comme tout ce qui est en dur là-bas, et le ciel a déjà
viré au bleu nuit. Entre les deux, la musique est douce, relax,
mais déjà assez fort en ce début de soirée.
La sono est gigantesque. Pas de ces combinés mini-chaîne
compacte high-tech surpuissante pendue au bout d'un fil, comme ils font
à Bercy. Là c'est la sono grand format. Des " box
" empilées sur la hauteur d'un étage au moins, et
sur quinze mètres de long. La piste de danse est juste devant.
Et de l'autre côté de la piste, un autre mur de baffles
à la puissance astronomique fait face au premier, pour faire
bonne mesure et effets stéréo. Mais attention : les ingénieurs
du son, ça rigole pas, en Jamaïque. Avec une arme sonique
pareille, le responsable peut éclater les tympans de tout le
quartier en moins de deux s'il déconne. S'il règle la
fréquence 4000 hertz un peu fort, on se bouche les oreilles et
on court. Mais là, c'est du velours. Jamais une fréquence
qui accroche, jamais une portugaise qui saigne, les milliers de watts
traversent les corps sans douleur. La Jamaïque est le pays de la
soul, d'accord. Mais c'est aussi l'île du son impeccable. Parfaitement
réglé, au pif peut-être, ou plutôt à
la feuille, mais sans heurts aucun. Au feeling. Mariah Carey et Céline
Dion passent en boucle à fort volume. Les quelques filles présentes
ondulent très très calmement dans un coin d'ombre. Elles
ferment souvent les yeux et dégustent chaque seconde du disque,
une cannette de Guinness entre le pouce et l'index. Quand un tube récent
de Whitney Houston arrive, elles confirment que c'est de la super came
d'un déhanchement supplémentaire imperceptible. Les Jamaïcaines
restent toujours cool.
Le temps passe. Il fait nuit noire. On s'endort un peu. Il n'y a pas
de lumière, à part au bar, qui reste désert bien
que les consos achetées tarif ghetto aux lolos dehors soient
interdites à l'intérieur de la dance. Une mini loupiote
éclaire les disques en rase-mottes, et c'est tout. Le selecter
sélectionne, comme son nom l'indique, et il ne lâche pas
la soul guimauve. Un coup une fille, un coup un homme, rien que de la
nouveauté à l'américaine, des productions riches,
où les voix donnent tout ce qu'elles ont. C'est le goût
local. Le style Lara Fabian en version noire originale, sortie d'un
studio de Los Angeles. Alors où est le reggae ? Que dis-je, le
ragga ? Le dancehall ? Les terreurs ? La furie ? Rien. Les violons dégoulinent.
Les meufs kiffent, tranquilles. Il ne se passe rien, bonnes vibrations
exceptées. On est venu un peu tôt, admettons, mais les
gens n'arrivent vraiment pas vite. Babi Dolli a dû se tromper
de soir. D'ailleurs elle n'est pas là. Onze heures déjà.
À cette heure-là à Ménilmontant, l'Eurobar
est plein et Soul Stereo a déjà mis le feu. Ici, zéro.
Soul plein pot.
Il faut attendre le coup de minuit pour que le DJ (qui jusque là
annonçait calmement les morceaux en faisant l'article) fasse
sentir que ça commence à frémir derrière
ses platines Technics Mark II. Il cause de plus en plus. On se croirait
un peu à la messe pendant les intermèdes entre les envolées
gospel. Il cause, il cause, et ne laisse jamais les disques plus de
quinze secondes. Et il recause. Et il passe le micro à son collègue.
Qui recause, etc, et nous concède un bout de disque.
Le public commence enfin à arriver. Les femmes ont presque toutes
deux points communs : leurs tenues sont très osées, extravagantes,
et elles sont grosses. Franchement grosses. Elles portent des calbutes
moulants sur leur pétard surdimensionné sans aucun complexe
: ici la vénus callipyge a la cote. Les garçons aiment
le confort. Un vrai choc des cultures. Ça ne veut pas dire pour
autant que les formats minces soient dédaignés ; mais
ils sont bien trop rares pour qu'on les calcule. Entre deux filles moches,
c'est presque toujours la plus grosse des deux qui emballe. Car c'est
la fille qui emballe : il y a ici plus de femmes disponibles que d'hommes,
tout le monde vous dira ça. Et voilà : les femmes sont
en demande. Vu la pauvreté omniprésente, les Jamaïcaines
ont très nettement tendance à prendre les hommes pour
des comptes en banque, mais elles ne sont pas trop difficiles à
condition qu'on ne soit pas un crève-la-faim. Disons-le tout
net : le gros cul paie. Résultat les coquines s'emploient à
faire enfler leur derrière (c'est surtout les fesses qui comptent)
grace à de mystérieux régimes miracles qui s'échangent
entre mères et filles. Les Jamaïcains étant connus
pour leur proverbiale infidélité, les filles les alpaguent
comme elles peuvent.
Soudain, le selecter marque un coup. Il rompt brusquement la monotonie
des envolées vocales de haute-voltige, des cœurs brisés
bramant leur amour. Sans prévenir, il envoie un reggae. Action
replay/ralenti : le roulement de batterie casse le tempo lent (qui a
tout de même accéléré un poil en quatre heures)
et deux écrasantes, formidables notes de BASSE envoient la purée.
Le sol tremble. L'onde sonore a traversé la piste de danse comme
des rayons X, corps compris. On a vibré, mais une seconde et
demie. Pas plus. Le DJ casse la vibe, et enlève le disque. On
s'essuie le front. Ouf, c'est donc ça, le reggae. Il raconte
quelques trucs, l'air content de lui. Ça sent l'avant goût.
Selecter enchaîne sur Aretha Franklin. Personne ne bronche. Ça
se re-dandine tranquille. Soul. L'île soul je vous dis. À
la fin du morceau, il recommence avec le même morceau. BOUM BOUM
deux coups de basse hénaurmes, puis retour à la soul.
Il recommence plusieurs fois, et laisse les morceaux de moins en moins
longtemps. Mais en fin de compte il saute complètement la case
reggae, et annonce la couleur en balançant un morceau de dancehall,
ne me demandez pas lequel. Le rythme dur et hard et casse-tête
et violent du bogle déferle. Les filles dansent un peu, mais
pas plus que ça. L'ambiance a complètement changé.
Le DJ cause tout le temps, et Rory le selecter ne laisse que les intros.
Il les remet plusieurs fois. Un tas de types se passent le micro dans
la pénombre et braillent toutes sortes d'imprécations.
De mystérieuses paroles jaillissent en vrac des mur de son. On
devine les voix de Beenie, Shabba, Buju, Capleton, Cobra, Ninjaman,
Buccaneer, Bounty Killa, qui parlent de la réalité de
la vie. Mais pourquoi diable font-ils des morceaux sur les tueurs, comme
le terrible Badman A Badman ? Parce que le taux de criminalité
est ici parmi les plus élevés au monde. Pourquoi Best
Baby Father ? Parce que les taux de naissance hors mariage battent des
records. Le dancehall parle de tous les aspects de la vie de l'île.
Du sport, de la religion, de la réalité sociale, de la
ganja, des nouvelles danses, de la violence, de la révolution,
de l'histoire, de la mode, de la coupe du monde de foot, de la coupe
de cheveux, tout. Il reflète la société de manière
très vivante, comme aucune autre musique au monde ne le fait.
Pour chaque appel au meurtre des homos il y a un appel à la prière,
pour chaque histoire de gun man il y a une chanson d'amour. On reproche
souvent aux DJ d'avoir une mauvaise influence sur les jeunes, mais comme
l'histoire de l'œuf et de la poule, ils ne font que refléter
la société comme ça, cash, au premier degré,
instantanément, le soir même. Et puis il faut voir que
certains thèmes font marrer le public, et d'autres moins. L'homophobie
est très populaire par exemple, et le sexe oral est super mal
vu. Donc on en parle. Mais si un DJ pratique le cunnilingus en privé,
face à une foule ça ne l'empêchera pas d'aller demander
aux hommes, aux vrais, ceux qui ne font pas ça bien sûr,
de lever les bras et de dire Yo !
D'ailleurs si certains, plus branchés Bible/rastafari/église
incitent à l'abstinence sexuelle et conseillent de tendre l'autre
joue face à des spectacles agressifs (du type du sting, foutoir
général où les DJ luttent pour se faire remarquer),
ils prennent le risque de se manger une pluie de bouteilles aux cris
de Retourne à l'église et ne nous fais pas chier ! En
revanche bien sûr, pas facile de construire une société
où des gamins enregistrent des disques sans rire qui ont pour
titre Informer Fi Dead (l'indic doit mourir) ou encore Dis Me An You
A Duppy (manque-moi de respect et je te transforme en fantôme
!). Ce soir la danse Stone Love n'est pas du tout rasta. Pur dancehall.
On est venu là pour se marrer, pour regarder les filles, pour
boire un coup. Pas pour préparer le retour en Afrique, grande
obsession rasta. Boîte de nuit, quoi. Les DJ stars ne viennent
plus que rarement face au public, donc les DJ présents se contentent
de causer à toute allure entre les disques. Ils annoncent les
noms des DJ connus dont ils détiennent des specials uniques,
interprétés sur les rythmes les plus à la mode,
exprès pour cet usage. Comme on n'entend que les intros des specials
(le selecter sucre la suite), et que sur les intros le DJ enregistré
annonce que Stone Love est le meilleur sound du monde, et que Nuff Respect
à Stone Love, etc., on entend globalement beaucoup parler de
Stone Love. Le reste c'est le DJ maison qui cause. Suis-je clair ?
Les filles portent des tenues à coucher dehors. Déshabillés,
échancrures, innovations, vulgarité d'étalage de
charcuterie ou sublime élégance africaine, tout y passe.
Reines de beauté (assez rares) ou moches à fuir (en abondance),
elles n'ont peur de rien côté look. Le dancehall beat résonne
dur sur la piste de ciment. Les gens sont là, sirotent leur cannette,
esquissent quelques mouvements. Ne bronchent pas. De temps en temps
quand le DJ les touche avec un bon mot, on acquiesce en levant le bras
tout en ondulant avec retenue. Ça roule des cônes dans
tous les coins. Les Jamaïcains ne se passent jamais les joints.
Ils ont leur spliff de ganja perso, qu'ils éteignent entre chaque
bouffée atomique. Ils encaissent la bouffée et se le gardent
au frais sur l'oreille, dans une petite poche, ou entre deux doigts,
au coin du bec, et le rallument de temps en temps, tranquilles. L'herbe
est toujours pure (mettre du tabac là-dedans c'est vraiment un
truc de malotru absolu, de touriste européen, mépris assuré)
et tout fumer d'un coup ça serait s'envoyer un shoot de mou dans
les guibolles, alors on dose la taffe et on laisse refroidir. Et si
on veut vraiment s'envoyer à la morgue, il y a toujours du rhum
pas loin. Du terrible rhum vieux de Jamaïque, comme dans Le Trésor
de Rackam Le Rouge. Un poison violent. Pas très indiqué
pour soulever les garçons dans les sounds. Tiens ! Et voilà
Babi Dolli qui s'amène ! Elle porte une tenue légère
(la température s'y prête) et se met à danser dans
son recoin sans la ramener.
Il commence à y avoir du monde. Mais pour que la soirée
commence vraiment, arrive Jiggly le caméraman. Dans le noir presque
complet, il allume sa caméra, ou plutôt la minette (éclairage
puissant) qui est fixée dessus. Tout à coup, on voit ce
qui se passe dans la baraque. En bon voyeur, il fonce sur la première
nana qui remue le derrière, et filme son pétard en gros
plan. Tout le monde la regarde soudain puisque Jiggly braque dessus
son projecteur. Il fait noir partout ailleurs, et la foule mate le light
show sexy. Au lieu de sauter par dessus le mur pour fuir, la poulette
se prête au jeu de bonne grâce. Elle se baisse, et montre
son cul potelé à tout le monde. Elle entreprend même
une savante démonstration de >whinie whinie. Le whinie whinie
consiste à faire tourner son derrière (en Afrique certains
appellent une danse similaire le Ventilateur) bien en rythme. La fille
est penchée en avant, puis se redresse mais toujours en faisant
pivoter son bassin, puis lève les bras, accomplissant des mouvements
de pubis plus que suggestifs. Le whinie whinie, faut le voir pour le
croire. La fille s'accomplit un instant, puis après une performance
honorable, se retourne en souriant et se fond dans la pénombre.
Le DJ fait des remarques bien graveleuses, et Jiggly passe à
la danseuse suivante. Chacune s'exécute sans complexe, en gros
plan devant la lampe. Quelle soirée ! Comme l'explique Ari Up/Babi
Dolli, dont le whinie est réputé dans tout Kingston :
Je défie quiconque d'en faire autant. Pas évident de faire
ça bien, en effet : les filles doivent à la fois sentir
la danse, bouger en parfaite osmose avec le son, mais aussi s'exhiber
de manière explicite, avec entrain tout en se retenant un minimum
pour garder un peu de classe. Mais tous les plans les plus chauds sont
permis. En province j'ai vu des soirées où les couples
mimaient carrément le coït au sol en guise de danse. Dans
les boîtes de go go girls (strip tease), le spectacle est invariablement
lié au whinie whinie, sur scène, sur les tables, mais
sans culotte. Ici c'est bien différent : c'est un bal populaire,
comme chaque nuit dans toute l'île. Et les concurrentes amateur
défilent avec naturel. Qui est la plus belle ? Qui fera craquer
le DJ ? Qui sera la reine du soir ? Jeunes et moins jeunes, canons et
thons, toutes les femmes y passent. La cassette VHS de la soirée
sera en vente le lendemain à la boutique de Jiggly, située
dans l'enceinte de Skateland, la piste de patin à roulettes qui
accueille les sound systems la nuit, en plein Halfway Tree (Skateland
a fermé en 1996, puis il a été démoli après
que le patron se soit pris deux balles dans la tête dans une histoire
de racket). Toutes les soirées sont donc disponibles sur cassette.
Suffit de connaître le lieu et la date. On visionne les pétards
dans l'échoppe à longueur de journée. Tu choisis
et pour une somme modique Jiggly te fait la copie dans l'heure.
La musique ne varie pas. Interruptions brusques du DJ en permanence,
et rythmes bogle/punaany à la queue leu-leu. Le spectacle des
filles au cul qui brille dans le noir devient lassant. Il est déjà
une heure. C'est alors que déboulent les vraies stars de la nuit
: les Ouch ! Girls. Et effectivement, c'est Ouch ! C'est une boutique
de " haute couture ", de dancehall fashion située juste
à côté de Skateland, en plein centre-ville. Mama
Ouch ! grosse mama comme son nom l'indique, a quitté New York
où elle tenait déjà un magasin de fringues dancehall.
Elle y a laissé son mari, " qui est dans les affaires "
et a rouvert son commerce à Kingston. Mama Ouch ! habite une
maison de cinq étages, grande comme la gare de Lyon, dans le
quartier chic de Beverley Hills, où elle entretient un harem
de gamines (on se demande quel taf fait son mari). Quand une fille de
l'écurie Ouch ! Passe, les autres filles font " Ouch ! "
(" Aïe ! " en anglais), d'où le nom. Les mannequins
portent d'ailleurs des noms maison : Paula Ouch !, Nikki Ouch !, etc.
Sublime. Madame Ouch ! crée des fringues absolument délirantes,
qui sont portées toutes les nuits sur les dancehalls par ses
clientes les plus aisées. Les autres se contentent de copier
les riches en bricolant elles-mêmes des tenues provocantes. La
fille de Mama Ouch ! est l'une de ses mannequins, au cul parfaitement
rond et musclé, bien que gros, naturellement. Et à une
heure du mat, elle déboule en string à paillette dans
la House of Leo, une nuisette presque transparente pour seul haut, soutif
en paillettes et platform boots qui clignotent. Comme beaucoup de Jamaïcaines,
qui portent volontiers des perruques, elle a la tête presque rasée.
Deux autres filles de la boutique font irruption, sapées comme
des drag queens en rut, attirant tous les regards. Les clientes font
la gueule. Le caméraman jubile. Le DJ aussi. Il y va de son couplet
sur les " dancehall queens " et lance le disque préféré
des Ouch ! Girls : Living Dangerously de Barrington Levy et Bounty Killer,
qui y décrivent une femme infidèle vivant "dangereusement".
Babi Dolli avait bien raison : c'est une good night ! Les Ouch! Girls
ne se déplacent pas pour les soirées minables. Ça
commence à se remplir vraiment . On se presse pour voir les filles
se déhancher de toutes leurs forces dans le faisceau de la caméra.
Le whinie whinie fait rage. Les gamines reviennent montrer qu'elles
peuvent faire encore mieux que tout à l'heure. La compétition
monte. Il y a fort à faire pour damer le pion aux Ouch ! Girls.
Le DJ est surexcité. Il braille tout ce qu'il sait dans le micro.
Je ne comprends rien malgré mon diplôme de Doc Reggae ès-patwa.
Il commence à envoyer les gros hits. Les gens dansent mollement
en matant le derrière de la fille qui se laisse filmer. La fête
bat son plein. C'est la nuit dancehall, la vraie de vraie. Il y a la
queue au bar, et le son est de plus en plus dur. Il couvre enfin le
sifflement du putain de peanut vendor, qu'on perçoit toujours
derrière le mur. Le public est maintenant bien là, massé
derrière Jiggly le caméraman à mater le spectacle.
C'est alors que surgit la déesse Nikki Ouch !, qui jusque-là
restait planquée près de l'entrée, dans l'ombre.
Bien distincte des autres mannequins Ouch ! plutôt moyennes (malgré
leurs panoplies bonnes pour le carnaval de Rio), Nikki est, elle, une
authentique beauté. Selon les critères des magazines européens
en tous les cas : fine, grande, racée, musclée, féminine,
elle est métissée, mi africaine mi latino et gaulée
comme une déesse. Perchée sur ses platform boots, Nikki
Ouch ! est capable d'être à la fois provocante et brûlante
comme une pétasse de bas étage, mais sans jamais se départir
d'une élégance naturelle, d'un je-ne-sais-quoi de grâce
qui fait d'elle, vous l'aviez deviné, la reine indiscutable des
dancehalls. Somptueuse par son port de tête, sa démarche
souple de puma et une défiance dans le regard que l'on devine
jusqu'à travers ses lunettes de soleil portées en pleine
nuit, Nikki Ouch ! est la terreur des filles jalouses, adulée
par les DJ, dont elle est une groupie. Désespérée
par sa vie d'esclave glamour dans la micro-société ragga
des nuits de Kingston, Nikki finira par rejoindre la communauté
jamaïcaine de New York, rêve de toute une vie. Mais en 1995,
elle fait encore ses preuves. Et ce soir, elle va montrer qu'en plus
d'une plastique de rêve et d'une garde-robe de destruction massive,
elle est aussi une danseuse hors-pair. Après une longue attente,
Nikki sent que le moment de briller est arrivé. C'est à
son tour de montrer ce qu'elle sait faire. Elle va se livrer en pâture
aux regards et donner tout ce qu'elle peut.
Nikki Ouch ! se plante soudain devant la caméra. Elle fixe l'objectif
droit dans les yeux, face à la source de lumière, et lève
les bras comme un chef d'orchestre. Le dancehall retient son souffle.
Notre selecter chope l'aubaine et envoie dans le circuit un dub plate
de Ninjaman qui fait l'éloge de Nikki et des Ouch ! Girls. Animée
de tremblements, cannette à la main (la mousse sort par le goulot),
la starlette descend peu à peu vers le sol. Ses jambes s'éloignent
l'une de l'autre, comme pour un grand écart. Elle descend peu
à peu, agitée de soubresauts. Plus ça secoue, plus
la bière gicle. Puis aux cris de " Nikki ! Nikki ! "
lancés par quelques copines admiratives, elle se redresse d'un
coup, et prend une pose de salope finie, jambes écartées,
cambrée, un bras sur la hanche, l'autre relevant ses binocles.
Elle baisse les lunettes noires et sourit d'un air dément. Son
regard fixe le ciel pour la pose. Elle tire la langue en coin de façon
suggestive. Un ange passe. Que va-t-il se passer ? La salle la dévisage.
Et comme si elle avait mis les doigts dans la prise, agitée de
spasmes, elle relève lentement sa jupe courte et dévoile
sa fesse, sans quitter la pose. Puis s'immobilise totalement. Son fessier
droit s'agite, comme habité d'une force intérieure. Le
reste du corps est immobile, mais son pétard tremble. Le caméraman
est en gros plan, on croirait qu'il va lui brûler la cuisse avec
sa loupiote. Tout le dancehall mate ce coup de théâtre,
le fessier frénétique mobilisant toutes les attentions.
Puis, manquant de coller un coup de poing dans la mire de l'opérateur
vidéo agenouillé (qui s'est approché trop près
et qui recule dare dare), elle libère l'énergie qui frémissait
en elle avec une rapidité fulgurante. Nikki décrit de
grands tourniquets avec ses bras et avance vers la caméra en
dansant formidablement, d'une de des danses fantastiques qui n'appartient
qu'à elle, le regard planté dans l'objectif en contrebas.
Elle tourne sur elle-même. Fait admirer son derrière plein
pot dans la lumière blanche en se baissant à l'horizontale.
Les mains dans le dos, la reine des nuits tropicales fait alors mine
de se débattre comme si ses poignets étaient liés
dans son dos. Elle tourbillonne, fout des coups de coude dans tous les
sens et toujours penchée en avant se cambre, se cabre toujours
dans le groove, agitant ses nageoires en tirant la pointe de la langue.
Elle se redresse d'un coup, se retourne, fixe la caméra comme
un partenaire amoureux, se passe le majeur sur le bonbon, puis à
nouveau les bras dans le dos, dégageant son buste, elle entame
une sorte d'incroyable flamenco afro-jamaïcain. Les jambes à
nouveau écartées, elle descend encore vers le sol en tremblant,
un bras relevé, et se siffle une goulée de bière
sans perdre le rythme, tout en descendant. Des giclées de mousse
dégoulinent sur ses cuisses nues. Et vlan, elle se retourne une
fois de plus et attaque le whinie whinie le plus acrobatique de la soirée.
Le public est médusé. Les filles ont transcendé
l'affront, et l'encouragent maintenant tout haut tellement l'irrésistible
Nikki Ouch ! est à l'évidence des années-lumière
au-dessus d'elles. Les garçons dégustent le spectacle.
Ils savent qu'il ne va pas durer longtemps. On n'est pas au théâtre,
et Nikki repart désinvolte dans la pénombre en sautillant,
sa bière au bec. La foule s'écarte avec des Ya man d'approbation.
Au suivant ! Les candidates ne manquent pas pour se placer derrière
la reine. La vraie dancehall queen vient de s'éclipser. Elle
reviendra plusieurs fois tout à l'heure. Au gré de ses
envies, elle surgira pour une démonstration de whinie, fera offrande
de sa beauté et de quelques pas de danse affolants à l'assistance.
Son derrière parfait éblouissant les clients au propre
comme au figuré dans l'halogène libidineux de Jiggly.
Et le lendemain, espérant approcher l'aura de la vraie dancehall
queen, les filles les plus fortunées courront à la boutique
Ouch ! voir s'il reste des vestes aussi démentes que la sienne.
De la haute-couture vivante. Pour de vrai.
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